8-Pas de Printemps pour les Poètes!

Insensible au couvre-feu, la lune montait dans l’objectif de la plate-forme sociale discord. Inexorable et limpide elle entamait rondement sa danse sur la huitième nuit sélénite. Un parfum de purin frais montait aux narines de l’hôte esseulée sur sa terrasse singulière. Le son lancinant d’un évacuateur à fumier s’amoncelait sur le tas de poèmes en attente. Après trois marches fleuries tonitruantes et un « concert non déclaré » qui avait mis le préfet sur les dents, un atelier d’écriture au grand meeting de la Journée Mondiale de l’Eau privée de musique amplifiée… Après des articles que personne ne lisait, sensés réveiller le département sous hypnose préfectorale, s’ajoutaient le jour-même un covoiturage de plus au compteur vers la marche pour le climat, et un changement d’heure déréglant toutes les horloges biologiques. La lune en arrière-plan envoûtait le salon des Sélénites, cependant que la lampe d’extérieur rendait l’âme en blafards soubressauts électriques, tout comme la culture française au rayonnement international, chez elle à l’agonie. Cunégonde cherchait ses écouteurs, en roue libre et presque sur les rotules, lancée vers l’inconnu de la soirée. Tâchant de répondre aux messages des retardataires, l’hôte se gelait les doigts sur son clavier ; elle cherchait désespérément ses lunettes pour lire James Denis, le flamboyant poète de l’amour et du désir, parti se coucher à l’heure de ses somnifères. Tirées, poussées, quatre cordes frottées chauffèrent le salon. « C’est beau comme du Mozart » s’émerveille Félicie. La phrase issue d’une sérénade espagnole de Roncini est arrangée à la sauce de la musicienne. Avec des vibratos coupés par des bancs de silence dès que le micro arrive à saturation, les mélopées d’un violoncelle mirecurtien s’échappent de la lucarne pixelisée, comme autant de notes confinées dans une improbable cavale… Le désir d’être ensemble est plein comme la Lune. La lecture des poèmes de James endormi dans la ville de Rimbaud vacille sur quelques hésitations: pas de lunettes mais lire, lire à brûle-pourpoint sous peine de risquer un laïus éprouvant sur d’interminables problèmes techniques, enrichi de froissement de papiers et autres bruits parasites inouïs. Dionysos De Profondis effectue sa prise de son pour la radio, avec le micro dirigé vers son téléphone portable au trois quart déchargé. Oui, le désir est la robe de ce printemps des poètes qui chaque année propose son thème- au risque d’évincer l’actualité : pas de printemps pour les poètes! L’Union des Écrivains Vosgiens s’était vue annuler sa réunion d’une dizaine de figurants, malgré toutes les précautions sanitaires d’usage. Indiscutable tour de vis macronique. La batterie du téléphone flancha complètement pendant les sauts de langage psychédélique de Maître Dupont Verlémort, faisant disparaître sans autre forme d’adieu les deux sélénites perchés dans les Hautes Vosges. Surprise: mine de rien, entre deux coups d’archet, quand au dessus de viole elle jouait l’air d’une chanson de jeunesse à l’origine incertaine, la violoncelliste de Mirecourt sortit de sa manche un poète : son mec, son Georges ! Lui qui n’avait jamais partagé publiquement ses écrits, apparaissait comme le Sélénite de la soirée. Il alla chercher quelques œuvres planquées dans un tiroir pour en faire la lecture aux auditeurs, tout joyeux de remplumer leur salon. Sir OCokoriko partageait un de ses poèmes rédigés en Égypte, quand il sombra lui-même dans les vapeurs de « Mon univers » : une dangereuse madeleine de Proust l’absorba par-delà le détroit de Gibraltar jusqu’à le faire disparaître à son tour de sa lucarne. Les vers libres aux pieds démesurés, Aurore du Champ du Roi confinée entre le lac de Constance et la forêt Noire y va de son acrostiche dédié aux Salon des Sélénites, avec de facétieux pieds de nez à la Lune. Et Jean-Pierre Siméon parlait poésie dans une interview qui fait déjà date sur youtube. Félicie renchérit les propos de l’auteur, fustigeant les récitations scolaires de poésie qui terrorisent les gosses. Derrière Secundino une grande femme en lingerie rouge accrochée au mur révèle soudain les dessous de sa peinture, guidé qu’il était par le désir de rendre beau ce qui est bancal. L’histoire de cette toile se fondait dans un poignant hommage au handicap et à la difficulté d’être : le poids des ailes trop grandes avant le prodigieux vol de l’Albatros. Sons de la terre, sons de l’espace, étonnement, peur et dissolution des craintes, méandres inconnus et possibilités immenses en l’univers et en soi-même : autour de minuit sur un thème d’Alan Dargin, une séance de musicothérapie clôtura radicalement la Sélénite qui s’avérait encore une fois chaleureuse, étonnante, poétique.

Hildegarde la Gaude et Amous.

Retransmission des Sélénites sur Radio Gué Mozot, et chroniques en intégral sur mariepascale.fr