Uluru Full Moon

Imaginez… Imaginez, vous êtes arrivé presque aux antipodes, à seize mille kilomètres d’ici, sur l’île-continent de l’hémisphère Sud qui couvre, avec la Tasmanie et d’autres îles des océans Pacifique, Austral et Indien, la plus grande partie de l’Océanie. Vous êtes dans le pays «Down Under»: sens dessus-dessous! Vous êtes “chez vous”, sans jamais y avoir mis auparavant les pieds. Tout est différent, même la lumière, et sans vous en apercevoir vous marchez la tête en bas! Les Australiens l‘appellent aussi «Aussie»: Australia, l’aventure des premiers Hommes (1)

Au cours de la dernière période glacière quand s’était abaissé le niveau des mers, les premiers arrivants traversèrent le détroit de Torrès, bravant courageusement les flots incertains et l’inconnu, vers un invisible continent. Des groupes ancestraux auraient navigué à partir des îles de l’actuelle Indonésie pour atteindre le Sahul, ce plateau continental formé par l’Australie, la Tasmanie et la Nouvelle -Guinée. Les indigènes des îles du détroit de Torrès, the Torres Strait Islanders, vivent dans ce qui constitue aujourd’hui le nord du Queensland, en Australie. Avec les Aborigènes ils forment l’un des deux ensembles de peuples autochtones d’Australie, qui sont les descendants directs d’hommes ayant émigré d’Afrique, le berceau de l’humanité. Osant la première grande traversée maritime de l’histoire, ils furent les premiers humains à effectuer une migration sur une telle distance, voici probablement 70 000 ans.

Imaginez, vous n’avez même pas douze ans et vous venez d’effectuer ce périple à la rencontre de vos nombreux parents, uncles, aunties, cousins, nieces, nephews, gran uncles, gran ma… vivants de tous les âges, et ancêtres en photographies: great-gran-mother, great gran-aunty, gran-father, great gran-uncle…

Au cours d’un voyage de vingt-trois heures vous avez vu le soleil se lever pour la deuxième fois dans la même journée, juste après l’escale à Singapour. Enfin vous avez survolé l’Outback, grand comme les deux tiers de l’Europe, des heures durant, à bord d’un Boeing 787. Derrière le hublot votre regard se perd dans une vaste étendue de sable rouge carmin, mordoré, parsemée de graminées en touffes d’un vert terreux et argenté, du sable rouge à perte de vue entaillé de dunes striées par les vents. Ça et là des plans d’eau, billabongs, rocs et formations géologiques qui dessinent énigmatiquement Tjukurrpa -Tjukurrpa dans la langue anangu (2) c’est ce que les Occidentaux traduisent par le Dreamtime, le Temps du Rêve: un temps non linéaire qui n’a rien à voir avec les rêves qui peuplent notre sommeil!

Vous devinez la puissance et la force de Tjukurrpa: peint, dansé, chanté, enseigné dans un mimétisme secrètement gardé qui ravive la Création du monde avec les Grands Ancêtres, et qui relie, dans une mystique transmise de génération en génération, chaque individu à son peuple, à sa tribu, à son clan, à sa famille, pour le consacrer gardien de la Terre-Mère, à travers un élèment de la faune et la flore dont il devient responsable…

Après avoir dépassé le bush semi-aride, franchi des régions fertiles aux forêts luxuriantes, vous avez atterri sur la côte Est de l’île principale du continent australien, dans la cité balnéaire qui porte le nom de son fleuve, Brisbane, la capitale de l’État du Queensland en bordure du Pacifique.

Imaginez, vous venez de trouver votre demi-sœur de deux ans votre aînée, elle s’appelle Madison Rose: «You are family», «you are Aboriginal». Le premier jour à l’aube, vous êtes tiré de votre sommeil par un vacarme inouï. KoKoKoKo Ka Kakakaaa Kaaa Kaiïïï!!! C’est le rire du kookaburra, l’oiseau réveil-matin au chant si surprenant, cher à tous les Australiens. Votre tête ahurie fait pouffer de rire toute la tablée de cousins. Pour votre arrivée, un corroboree a été organisé: c’est une cérémonie sacrée donnée dans le langage traditionnel du peuple Kamilaroy qui vous accueille. (3)

Au sanctuaire des koalas, plus doux qu’une peluche, vous découvrez l’un d’eux les pattes cramponnées au tronc de l’eucalyptus où il s’endort jusqu’à vingt heures par jour. Plus loin vous établissez une connexion particulière avec un wallaby que vous allez serrer dans vos bras! Puis vous découvrez le platypus, véritable chimère issue de légendes anciennes, cet ornitorynque défie les lois de la biologie avec bonhommie. Voici le wombat à la sortie de son terrier, et le chien sauvage le yellow dingo, introduit dans l’île il y a environ 4000 ans, et l’émeu, et l’oiseau-lyre

Puis, vous avez rejoint la ville de Syd. La ville hype, branchée, aux buildings démesurés dans le New South Wales: Sydney, ses opossums familiers qui sortent la nuit dans les arbres de la cité, ses artistes sur le fameux quai circulaire: c’est là que vous recevez les peintures corporelles blanches, avec votre nom de peau: «Gilbinung», et là aussi vous est révélé votre totem, «Badagarang». Le grand kangourou rouge désigne votre lignée dans l’appartenance au clan des Wiradjurris, l’une des plus vastes tribus Aborigènes dans l’Australie du Sud, parmi «les survivants du désastre» (4) provoqué par la colonisation occidentale.

Dans un cyber-café, en passionné de sciences numériques, vous vous initiez au langage C à l’aide d’un tutoriel en ligne. Dans l’immense Botanic Garden, des pancartes invitent à “défaire ses chaussures sur la pelouse pour aller enlacer les arbres”. Vous y jouez du didgeridoo pour les cacatoès, de grands perroquets blancs à huppe jaune. Ils s’approchent curieusement de vous et quelques uns se perchent sur vos épaules.

En plus d’une histoire fabuleuse et difficile, vous avez reçu en héritage un yidaki, cet instrument à vent des plus anciens du monde, creusé par les termites. C’est le didgeridoo dans lequel a joué votre père Alan Dargin (5) pour la dernière fois de sa vie. C’était à Camberra, la capitale de l’Australie, à la tente Ambassy, grand symbole de la résistance aborigène, après le discours historique du premier ministre travailliste Kevin Rudd en 2008 (6): premier pardon national pour le génocide culturel, la génération volée et les crimes perpétrés contre les Aborigènes d’Australie et les Indigènes de Torres Straits.

Imaginez. Arrivé à destination, vous faites encore un grand voyage, cette fois au cœur de l’Australie, dans le Red Center serti de nombreux déserts. Vous êtes dans les Territoires du Nord, au centre rouge de l’Australie mythique. Depuis Alice Springs en terres Arrernte, vous longez de loin une partie des Mac Donnel Ranges, plus de 600 km de montagnes striant le désert, pour rejoindre en car sur une piste poussiéreuse la ville fantomatique de Papunya. Son centre culturel très touristique emploie de nombreux peintres, au nord de la tribu Luridja. Partout autour de vous, invisibles, d’anciens peuples nomades comme les Pintupi vivent en communauté, là où leur peinture ancestrale a soudain rejoint les sommets du marché mondial de l’art contemporain, offrant aux artistes quelques dollars de plus pour survivre à la brutalité d’un changement radical de mode de vie… là où le didgeridoo n’existe pas, car cet instrument cultuel n’est pas joué par tous les peuples aborigènes d’Australie. Vous repartez plus au sud et contournant l’immense lac salé Amadéous, presque sec, recouvert d’une croûte épaisse de sel blanc brillant, vous vous rendez en terre Pitjantjatjara.

Dans votre dos, la Vallée des Vents, les monts Kata Tjuta: trente-six dômes font des ronds au grand clair de lune dans l’Outback refroidi par la nuit. Autour de vous, Gilbinung, les grillons frottent leurs ailes dans un chant rassurant. Les spiniflex où plus tôt s’est égaré votre boomarang, dans le crépuscule embrasant la terre sacrée, griffent vos chevilles et vos mollets.

Il est presque minuit, et la voûte céleste que vos ancêtres protecteurs ont décrypté des dizaines de millénaires avant vous, déploie au large de la Croix du Sud sa voie lactée bordée par les Seven Sisters: les sept étoiles qui font la constellation des Pléiades racontent une histoire faisant partie des nombreux récits qui nourrissent la civilisation aborigène.

Face à Gilbinung, une présence magnétique: solitaire au milieu du désert, magistral, l’immense rocher Uluru. « Le serpent arc-en-ciel Yurlungur dort dans l’un des bassins de son sommet » disent les Anangus à son propos. L’enfant venu d’ailleurs ne le sait pas encore: Uluru peut signifier «le long sommeil», «la protection», «le périple» ou bien «la liberté». Le rocher sacré – comme tant d’autres lieux où passent depuis des temps immémoriaux des itinéraires secrets - Uluru est baigné d’une grande et pleine lune à la lumière d’opale irradiant tous les ocres de la plaine désertique. Il a demandé à l’enfant de s’assoir, sans autre témoin que la Création toute entière, magnifiée par Bayamé. Gilbinung vient d’avoir douze ans et il est enfin tranquille. Loin de tous, loin de tout et tout simplement, il joue: il joue pour Uluru.

MPG

  1. Australie, l’aventure des premiers Hommes. Documentaire en deux parties («les premiers pas des Aborigènes d’Australie» «cette captivante fresque dévoile l’histoire méconnue de la plus ancienne civilisation vivante» boutique Arte DVD- visible sur Utube)

  2. Avant la colonisation européenne, les tribus et langues aborigènes étaient nombreuses, environ 500. Aujourd’hui, une trentaine de langues seraient parlées par des personnes dont la langue aborigène est particulière à leur groupe et leur langue maternelle. D’autres langues sont parlées ou connues, mais menacent de disparaître. La notion de «peuple aborigène» est donc une vision occidentale. (Cf : Aboriginal Australian Map)

  3. A la fin du 18ème siècle, à l’arrivée des Européens, les Aborigènes australiens avoisinaient le million d’habitants. Ils seraient aujourd’hui environ 265 000 personnes, soit 1,6 % de la population totale.

  4. «Ils sont les survivants du désastre» article de Barbara Glowczewski, Directrice de recherche au CNRS, anthropologue spécialiste des Aborigènes d’Australie depuis 1979.

  5. Musicien et acteur, décédé d’un AVC à quarante ans. Une rue porte son nom dans la Capitale de l’Australie.

  6. Discours officiel de Kevin Rudd du 13 février 2008: les excuses du gouvernement aux Aborigènes-Survival International